Al Quetz rend hommage à La Havane avec « Habanología » – interview

Le mystérieux beatmaker français Al quetz vient de sortir son 7ème album : ce nouveau projet nommé “Habanología”, disponible sur le label Still muzik, est un hommage vibrant à Cuba et surtout à La Havane, où il habité plusieurs années. Pour cela il a utilisé uniquement des samples de Jazz, Funk, Soul, Rock du fameux label cubain Areito. Ce disque c’est une invitation au voyage ; à l’écoute de l’album on est vraiment envoûté par l’ambiance transmise notamment par des bruits de voix enregistrés dans la rue ou des extraits de films. Au final, 14 morceaux qui donnent une ambiance, une atmosphère particulière et qui racontent la Havane en laissant place à l’imagination. Essayons d’en savoir plus sur Al Quetz et sur cet album, en dégustant un vieux rhum cubain.

Pourquoi ce nom Al Quetz ?
J’ai sorti mes deux premiers disques sous le nom de Quetzal, en référence à l’oiseau d’Amérique Centrale du même nom, c’est une zone à laquelle je suis lié par ma famille et qui a marqué ma jeunesse. Le Quetzal était sacré chez les civilisations précolombiennes de la zone, c’est un oiseau qui arrête de chanter si on le met en cage et qui se laisse mourir. A partir de mon troisième disque j’ai utilisé Al Quetz parce qu’il y avait un groupe latino de Los Angeles des années 80, toujours actif, qui s’appelait Quetzal et que j’ai vu qu’il y avait une confusion chez certains auditeurs et dans les référencements.

Peux-tu nous expliquer l’image de la pochette de « Habanología » ?
C’est une lithographie de la fin du 19ème siècle qui représente La Habana vue depuis l’autre côté de la baie, ayant habité de ce côté-là de la baie c’est une vue qui représente bien une bonne partie de ma vie là-bas. Et puis comme l’album est très inscrit dans le présent et raconte La Habana d’aujourd’hui, l’idée de prendre une représentation d’époque pour la pochette permet de ramener le côté éternel et nostalgique de cette ville.

Si j’ai bien compris, tu as habité plusieurs années à La Havane
Oui principalement à Regla (un quartier reculé, de l’autre côté de la baie de la Habana, un quartier avec une identité forte) et à Centro Habana, mais un peu partout ailleurs dans la ville aussi. Quand j’ai découvert cette ville, en 2006, j’ai cherché à y connaitre les mêmes styles de gens que ceux du Paris dans lequel j’ai grandi, l’ambiance des coins de rues et des quartiers reculés et être vraiment connecté avec la réalité quotidienne du cubain de base, la magie de cette ville et des rencontres on fait que la connexion a été profonde et intime avec cette terre, ses qualités et ses défauts.

 

Tu as utilisé essentiellement des samples du label Areito, pour quelle raison ?
Oui c’est l’essence même du projet, je n’ai utilisé que des samples Areito. Premièrement par plaisir et envie, parce que j’écoutais beaucoup de musique cubaine et qu’il y a une quantité de samples incroyables dans tous les sens et que très peu ont été utilisés, encore moins par des artistes en dehors de Cuba. Et ensuite c’est aussi un moyen de montrer que la musique cubaine ça ne s’arrête pas au « Son », la musique traditionnelle de l’île, au style Buena Vista Social Club et aux percus type « salsa » (même si la salsa en soi n’existe pas à Cuba). Le patrimoine cubain est très large: Jazz, Funk, Soul, Rock progressif et même rock psyché.…

Qu’a-t-il de particulier ce label, par raport à Egrem ou d’autres labels cubains ?
Areito et Egrem c’est la même chose, Egrem c’est Le label d’Etat, le seul de l’ile depuis la révolution de 1959 en réalité (quelques petites structures sont apparues au milieu des années 90, mais insignifiantes en terme de productions), c’est une structure qui existait déjà avant la révolution et qui a été nationalisée ensuite, à partir de 1964 ils ont remplacé le visuel traditionnel Egrem par celui de Areito, du nom des studios principaux de la Egrem à la Habana, et c’est devenu l’identité visuelle des rondelles de la casi totalité des vinyles cubains du début des années 60 jusqu’aux années 80, à part un petit nombre enregistré dans la partie orientale de l’île sous le label Siboney appartenant aussi à la Egrem et pendant de Areito dans la partie Est de Cuba. Areito a disparu depuis le milieu des années 90 et l’emblème Egrem a repris le dessus. Le sens de Areito est intéressant comme nom de label, c’est un mot qui vient des Taínos, les premiers habitants de l’ile, c’est comme ça qu’ils appelaient les cérémonies qu’ils faisaient en mémoire de l’histoire de la tribu pour en conserver et en transmettre les coutumes. 

Tu as conçu l’album entre Paris et La Havane ?
Oui certains morceaux ont été faits à la Habana et d’autres à Paris, j’avais envie de faire intervenir le plus de gens possible de mon entourage, mes amis de la musique les plus proches. Ce sont des collaborations pour le plaisir avant tout.

Qui sont les invités ?
Blanka (de la Fine Equipe), qui est mon ingé-son mais aussi beaucoup plus que ça, c’est le plus important de tous, on a fait le mix ensemble, il a fait le master et on a passé beaucoup de temps ensemble sur les arrangements et la réalisation des morceaux. Il s’est beaucoup impliqué dans le processus de création et il m’a aidé à emmener le disque où je voulais.
Florian Pellissier, pianiste de jazz « aux 150 projets » dans autant de styles différents, qui joue du piano et du rhodes sur le disque.
Obesión, groupe central de l’histoire du hip-hop cubain, (qui a fait entre autres l’Apollo Theater à New York avec The Roots, Common, Kanye West), dont le fondateur El Tipo Este est un artiste avec j’ai fait un album en Duo en 2019.
Jorge Bolaño, un ancien, un percussionniste qui a beaucoup joué avec NG La Banda le groupe de Jose Luis Cortes, peut-être le plus gros groupe des années 80/90 sur l’île, mais aussi avec Roberto Faz l’un des plus grands joueurs de tres de Cuba avec qui il a fait des concerts dans le monde entier.
Niko Coyez, flûtiste et multi-instrumentiste réunionnais avec une très grosse culture de la flûte cubaine dont le premier groupe était un groupe de latin jazz. Un génie de la musique qui a voyagé pendant 7 ans un peu partout dans le monde pour enregistrer avec tous les musiciens qui lui plaisaient. Un artiste à part.
Old Jay et Dela, deux de mes beatmakers/compositeurs hip-hop préférés de France qui font partie des gens qui m’ont inspiré et donné de la force depuis mes premiers disques il y a 15 ans.
Dan Amozig multi-instrumentiste qui a joué de la guitare, de la basse et de la trompette et qui a chaque fois trouve la couleur que je cherche.
Buddy Sativa, compositeur, claviériste, super créatif avec une oreille incroyable.
Fulgeance producteur, bassiste qui a joué de la basse sur disque.
Medline flûtiste et compositeur chilien de France, dont les albums sont toujours intéressants.
Guts beatmaker et producteur qui même s’il n’apparait pas sur les crédits est beaucoup intervenu sur le mix.
Onra beatmaker pas credité non plus mais qui a influé sur la construction de certains morceaux.
Que des gens pour qui j’ai vraiment une estime spéciale, avec un talent et une approche de la musique (et la manière de la vivre et de la partager) particulière. Je suis très honoré d’avoir réuni une équipe pareille. La création, l’intention et l’histoire que l’album raconte sont très personnelles et marquées par ma vie et mon identité, mais pour le reste ça serait presque comme un album collectif. En y incluant aussi Hobo&Mojo, un duo de réalisateurs qui a plus de 200 clips à son actif, principalement avec toute la scène française tous styles confondus, qui a réalisé le clip du morceau central du disque, « Oda ».

Il n’y a qu’un seul morceau avec du rap/voix, pourquoi ?
Au début je voulais deux morceaux de plus avec des invités vocaux, mais finalement soit je n’ai pas trouvé exactement ce que je cherchais, soit avec certains ça n’a pas pu se faire. Mais l’idée de base était que ce soit instrumental dans la grande majorité (comme la grosse majorité de mes 6 albums précédents) pour que ce soit la musique et les ambiances qui racontent La Habana plus que des morceaux vocaux qui laissent moins de place à l’imagination.

On entend beaucoup des bruits de voix, sont-elles enregistrées dans la rue ou font-elles partie du processus de création ?
Je suis content que tu m’en parles, car c’est vraiment une partie essentielle de l’album, ça permet de plonger dans l’atmosphère d’une manière plus directe et de raconter un ensemble d’histoires. Beaucoup de bruits de voix, d’ambiances, même d’oiseaux ont été enregistrés dans la rue ou dans des moments avec mes gens là-bas. Certaines viennent de films cubains, de documentaires de la télé cubaine ou même de la radio cubaine. D’autres voix viennent de morceaux cubains, soit des morceaux de Areito des années 70, soit de morceaux hip-hop des groupes emblématiques de la première génération du hip-hop cubain (début 90). 100% des voix et des ambiances viennent de Cuba.

Tu joues d’instruments ou tu es entièrement sur machines ?
Je ne joue d’aucun instrument en particulier, je travaille principalement sur MPC. J’ai aussi pas mal utilisé la sp404 pour les effets. Une fois le morceau et sa structure fait avec la MPC, une grosse partie de mon travail se situe ensuite dans les enregistrements de musiciens et leur faire jouer ce que j’ai en tête.

Quel(s) morceau(x) tu as envie de nous expliquer ? une signification particulière, une anecdote, un imprévu…
Il y en a beaucoup pour chaque morceau, tout ce qui touche à Cuba est souvent plein d’anecdotes et d’imprévus…  La signification de « La Lanchita de Regla » parce qu’il parle du petit bateau que je prends pour traverser la baie entre le quartier de Regla et la Habana, il représente quelque chose de spécial dans la ville, beaucoup de cubains le prennent juste pour aller voir la vierge noire à l’église de Regla face à la baie, dont la correspondance africaine est Yemeyá déesse de la mer, ce petit bateau-taxi de la baie est chargé d’une ambiance spéciale.  Aussi, l’enregistrement de Jorge Bolaño sur Oda a été spécial pour lui car il n’avait jamais enregistré autrement qu’en même temps que les autres musiciens et moi je l’ai enregistré une fois que le morceau était déjà casi fini, donc il a dû trouver ses marques, c’était intéressant de voir quelqu’un avec autant d’expérience, découvrir de nouvelles manières de faire et de s’y adapter. 

Peux-tu nous présenter ton album précédent en duo avec El Tipo Este ? (NDLR : sorti en 2018 sur Heavenly Sweetness, « La revancha de la manana »)
Après mon premier voyage à Cuba en 2006 j’ai découvert la scène hip-hop cubaine en profondeur et l’artiste qui m’a vraiment impacté, a été El Tipo Este du groupe Obsesión, c’était la première fois qu’un MC hispanophone me parlait autant et avait autant de groove à mon oreille. Je ne savais qu’il avait tout le parcours qu’il a, ni ce qu’il représentait à Cuba, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’activiste de la communauté afro-cubaine (il a été invité à Harvard pour participer à une conférence sur le thème). Ensuite j’ai commencé à travailler avec un MC cubain qui vivait depuis peu à Washington et à qui j’ai fini par proposer un projet de disque incluant deux autres artistes cubains dont El Tipo Este et une chanteuse. Le projet se lance mais lui reste bloqué aux US pour des raisons administratives, donc on commence sans lui, jusqu’à ce que la chanteuse soit appelée par je ne sais plus quelle major pour finir son album aux Etats Unis, donc on s’est retrouvé en duo avec El Tipo Este et comme la connexion musicale comme humaine a été très forte et instantanée, donc on a décidé de faire cet album en duo.  On a passé un an ensemble à faire ce disque, à vivre ensemble, à laisser le temps que le partage du quotidien nous inspire et réunir tous les thèmes qui font le disque. On a cherché une identité commune pour former un vrai duo homogène. 

Quel est ton regard sur la scène hip-hop cubaine actuellement ?
Ça fait un moment que la situation de la scène hip-hop cubaine est compliquée, pour des raisons internes et l’explosion du noyau principal des groupes de la première génération a généré pas mal de tension et empêché une continuité naturelle et une harmonie dans le mouvement qui était très uni à son début. L’organisation officielle du hip-hop à Cuba par le biais de l’agence de rap cubain ne fonctionne pas comme il faudrait et a du mal à sortir les albums des artistes qui en font parti. C’est une scène qui a du mal à s’établir et à se stabiliser mais qui reste très vivante et créative. Et il y a un concept là-bas qui sauve pas mal de choses c’est celui de « peña », c’est aussi bien des block party dans la plus pure tradition hip-hop, sur un terrain vague d’un quartier que sur des petites scènes de la ville. Chaque groupe a la sienne, généralement une fois par mois, il la présente, performe et fait jouer plusieurs invités. A la peña d’Obsesión, (le groupe d’El Tipo Este) sur un terrain vague de Regla, par exemple il peut y avoir aussi bien des gamins du quartier qu’il a coaché durant le mois pour préparer leur passage sur scène que des artistes emblématiques de La Habana comme invités, le plus fou ayant été le passage de Usher et Smokey Robinson. Ce concept permet de maintenir une activité régulière pour les artistes et un compromis avec la communauté de leur quartier.  Et puis la scène hip-hop cubaine garde encore cette approche spéciale, assez noble et intelligente dans l’approche de l’écriture. Je pense que la musique cubaine dans son grand ensemble a un beau futur devant elle et qu’elle aura dans pas si longtemps que ça, pour le meilleur et pour le pire, un poids important dans l’industrie de la musique moderne.

Quels sont tes projets à venir dans l’immédiat et à long terme ?
La suite de cette album, Habanología, car c’est un diptyque, le volume 2 est déjà presque bouclé. Un autre album intitulé « The Spiritual Beat Movement », avec une approche plus mystique et plutôt atmosphérique dans le son. Et puis en février un enregistrement au Sénégal de deux albums organisés par Guts, mélangeant des artistes africains, cubains et français. On travaille aussi tranquillement sur la suite de La Revancha avec El Tipo Este.

La chronique de « Habanología » est à écouter dans l’émission L’antichambre #305.

 

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