Xenia Rubinos : l’interview

Xenia Rubinos est une artiste magnétique. Vraiment surprenante, elle groove autant qu’elle électrise, entre hip-hop, punk, funk et soul.

Dans son dernier et deuxième album, l’excellent Black Terry Cat (publié sur le prestigieux label Anti Records), la chanteuse new-yorkaise, d’origines portoricaines et cubaines, interroge le sens des racines et des origines. De sa voix magique, elle ose poser des questions qui dérangent, elle chante ce que signifie pour elle être une personne de couleur dans les États-Unis d’aujourd’hui.

Dans le groove, Xenia Rubinos est assez proche des spirales funky d’Esperanza Spalding. Dans le flow, elle s’inspire plutôt d’Erykah Badu et de Kendrick Lamar. Hier encore confidentielle, sa musique se répand sur les plus belles scènes européennes et c’est très bien comme ça.

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Xenia Rubinos est une fusée lancée plein gaz qui monte, qui monte, qui monte. Après un tout premier concert en France, à Paris, ce lundi 7 novembre, elle est l’invitée exceptionnelle des Longs Formats. Nous nous sommes rencontrées juste avant son concert au début de l’été dernier, sur la scène du Pohoda Festival. L’occasion de faire plus ample connaissance avec cette diva en devenir, une des plus belles découvertes de l’année. 

Une interview à écouter ou à lire ci-dessous (n’hésitez pas à recharger la page si le lecteur n’apparaît pas).

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Retrouvez les Longs Formats tous les vendredis à 13h sur le 105.9 FM et en podcast sur la page de l’émission

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Radio Ellebore : Tu peux nous faire découvrir un peu ton univers ?

Xenia Rubinos : Je viens de Brooklyn à New-York, j’écris des chansons et je chante. Ma voix, c’est mon instrument et je viens juste de sortir mon deuxième album. Il s’appelle Black Terry Cat et sur cet album, beaucoup de choses m’ont inspirées. J’ai eu envie de faire du jazz, du r’nb et du hip-hop. On va dire que je dois beaucoup de choses à Erykah Badu, à Busta Rhymes et à l’album de Kendrick Lamark « To Pimp a Butterfly » qui m’a aussi beaucoup inspiré.

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C’est un chef d’œuvre !

C’est clair ! J’adore ce truc qu’il a quand il chante, on dirait qu’il est différentes personnes à la fois. Il est capable d’avoir tellement de voix différentes ! J’étais en train de travailler les parties de chant de mon album et de l’écouter lui, ça m’a vraiment ouvert des portes, j’ai commencé à chercher différentes manières d’utiliser ma voix.

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J’ai eu la sensation en l’écoutant que tu avais vraiment reconnecté avec le hip-hop, mais aussi que tu essayais de trouver quelque chose, comme si tu voulais explorer encore un peu plus qui tu es. Vrai ? 

Oui c’est tout à fait vrai, avec cet album j’ai voulu explorer mon côté afro-latino-américain, et c’est le hip-hop qui m’a permis de passer le cap. Et puis j’ai voulu aller voir mes origines d’un peu plus près, mon appartenance ethnique, le fait d’être une personne de couleur aux Etats-Unis. Tu vois, moi je suis afro-latina, mes parents viennent de Cuba et de Porto-Rico, ils sont donc caribéens, mais moi je suis née aux Etats-Unis …

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Donc tu es dans un entre-deux culturel.

Oui c’est ça, je suis composée de vraiment plein de choses. Mon identité culturelle grandit et se complète en permanence, elle se transforme constamment à mesure que j’en apprends plus sur d’où je viens, qui je suis et qui je veux être. C’est un processus très fluide et dans cet album, c’est très présent dans les paroles. Je parle beaucoup de ce que ça fait d’être une personne de couleur aux Etats-Unis, de ce que je ressens.

Musicalement, le déclic a été le hip-hop en général via des gens comme J Dilla et sa capacité à assembler des samples. Ça a été fort pour moi, une grande inspiration, et ça m’a donné envie de sampler moi aussi. Dans l’album, j’ai donc construit plein de samples en utilisant le son de lives que j’avais enregistré, avec des claviers, des synthé, des beats, aussi avec l’aide de mon batteur.

Je reviens à Dilla mais vraiment, j’adore sa capacité à assembler des sons qui fonctionnent super bien ensemble alors que jamais tu n’aurais pensé que ça marche, tu sais cette idée de « collage ». J’ai aussi cette capacité à voir les liens entre les sons mais je ne l’avais jamais vraiment exploité auparavant.

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Dans cet album, tu convoques le jazz, des lignes de basse super funky et puis des choses vraiment rock’n roll, presque punk dans l’énergie. T’es une vraie punk en fait sous les apparences ?

(rires) Oui c’est clair ! Mais c’est drôle, cette même énergie on la retrouve aussi dans le hip-hop qui se nourrit aussi de l’improvisation. Et de cette capacité à être créatif, à utiliser au mieux le peu que t’as sous la main, de la débrouille. Mais tout dépend de l’intention que tu mets dans ce que tu fais, que tu fasses du jazz ou du hip-hop …

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En écoutant de plus près les paroles que tu as écrites, j’ai le sentiment que tu veux toucher à des sujets plutôt politiques. C’est plutôt nouveau pour toi ? 

Oui c’est vrai. Ceci dit, en écrivant l’album, je ne me suis pas dit « tiens je vais parler de politique » et tout d’un coup me mettre à écrire des protest songs. Mais de fait, c’est ce qui en ressort en parlant des choses que j’observe autour de moi, le monde dans lequel je vis. Avant, j’avais peur de dire vraiment ce que je pensais et pourtant c’est vraiment important.

Dans mon premier album, j’étais sur une écriture beaucoup plus poétique, une écriture plus axée sur le son des mots. Mais cette fois-ci, j’ai voulu me mettre au défi, en me disant « ok, pourquoi tu utilises ce mot, qu’est-ce que ça provoque, qu’est-ce que ça signifie vraiment ». Alors pour cet album, je me suis vraiment forcée à tout écrire sur du papier, à laisser les mots prendre de l’ampleur et à me poser la question du sens plus que celle de l’esthétique. Et c’était vraiment difficile, douloureux man !

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Et alors, qu’as-tu trouvé dans cet exercice ?

J’ai réalisé que je me dérobais à moi-même en essayant d’avoir l’air cool, en essayant d’être quelqu’un d’autre et de cacher mes sentiments, et ce que je pensais vraiment. J’ai compris que je simplifiais beaucoup trop les choses. Il a vraiment fallu que je libère ma parole, que je surmonte ma peur de dire les choses. Malgré tout, je pense que cet album est joyeux. J’y ai mis beaucoup de passion, il est plein de vie, même si j’y parle de choses plus graves comme du racisme, de la mort ou des violences policières.

J’adore ce contraste. Ma culture m’a aussi beaucoup inspiré, mes origines cubaines et mon côté portoricain. Ils ont une manière vraiment très intéressante de porter leurs peines au quotidien, de gérer le fait qu’ils n’aient pas assez à manger, qu’ils n’aient pas tout, là, sur un plateau à portée de main. Qu’il faille vraiment se battre et travailler dur pour obtenir ce que tu veux. Mais ils le font avec tellement de légèreté, de joie, ça fait des blagues, ça rit, ça chante … une vraie inspiration, c’est vivant tu vois !

Et pour moi qui est grandi aux Etats-Unis où l’on passe notre temps à se plaindre que tout est si difficile, ça a été un énorme choc. Dans notre complète déconnexion de la mort aussi, ce truc qu’on a de ne pas s’y confronter et de passer son temps à la fuir. Alors que dans d’autres cultures, la mort fait vraiment partie de la vie. Ce qui fait que les gens sont capables de traverser les épreuves de la vie d’une manière beaucoup plus fluide.

Alors je ne suis pas encore un maître en la matière, mais dans cet album et dans la vie en général, j’essaye d’appliquer ces principes-là.

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Ce qui m’a frappé et que j’aime beaucoup dans ce Black Terry Cat, c’est l’urgence qui s’en dégage, c’est seulement lié à ton travail sur l’improvisation ? 

Pas complètement ! C’est vrai que je base tout mon travail de composition sur l’improvisation et je vois où ça me mène. J’aime le flux vital de l’improvisation et son énergie. Mais toi t’as vraiment un don pour sentir les choses …

c’est vrai, pour cet album, tout a été fait d’une manière très urgente et surtout très dramatique. En fait, j’ai perdu mon père juste avant les sessions d’enregistrement studio, pile la veille il a eu un accident cérébral et tout s’est effondré. Du coup j’ai tout planté là, j’ai sauté dans un avion pour la Floride pour l’accompagner dans ces derniers moments. J’ai passé plus d’un mois à son chevet. Il ne pouvait plus respirer, plus avaler, plus parler, il dormait tout le temps. Tu sais, les mystères du cerveau …

J’ai lu la musique pouvait aider à réactiver le cerveau. Mon père était un gros fan de musique alors j’ai chanté pour lui. Tous les jours, je passais des heures à jouer de la musique pour lui à l’hôpital. Ça, ça a été une expérience vraiment intense et au bout d’un mois, j’ai dû prendre la décision de le garder en vie ou non. J’ai décidé de le laisser partir. Personne ne voudrait vivre comme ça, surtout pas lui.

Après une expérience comme celle-là, j’étais vraiment choquée. J’avais l’air d’un zombie. Je passais mes journées au lit, je ne reconnaissais plus personne, je savais plus où j’habitais. Et là je me suis dit, « ok, il faut que tu fasses quelque chose, n’importe quoi, mais il faut bouger là ».Du coup, on est tous reparti en studio. Franchement, au début, je n’avais absolument aucune idée de comment j’allais m’y prendre, un vrai zombie.

C’est étrange, mais pour l’ingénieur du son, mon batteur et moi, c’est devenu comme une affaire de vie ou de mort. Tout ce que je venais de traverser a rendu cet album intense, unique. Donc oui, c’est sûr, la musique est imprégnée de tout ça. Au début, j’ai eu beaucoup de mal à m’y mettre mais les gars avec qui je travaille sont tellement passionnés par ce qu’ils font, tellement obsédés : des geeks, avec eux c’est contagieux. On a travaillé 17 ou 18 h par jour, tous les jours, du mois d’avril jusqu’au mois d’août.

On avait un mantra « ne lâche rien ! », même si tu penses que tu dois jeter toute la chanson et recommencer, tu le fais. J’ai eu l’impression qu’on préparait un album à 1 milliard de dollars (rires). Elle vient de tout ça, l’intensité.

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