James Blake : l’interview.

Cette rencontre, nous sommes allés la chercher au début de l’été dernier dans l’écrin de magie du Pohoda Festival, en Slovaquie. C’est le plus grand festival de tout le pays, mais surtout le seul à dédier sa programmation à la scène musicale alternative et indépendante, réunissant près de 40 000 personnes pendant trois jours sur le site d’un ancien aéroport militaire.

Un des seuls endroits du monde où vous boirez un verre avec Tony Allen et Thundercat en suivant d’une oreille les récits décadents des membres de Prodigy. Un des seuls endroits du monde aussi où la scène techno est aussi bien représentée que celle des musiques du monde, et où vous vous reposerez un peu à l’ombre de l’Orchestre Symphonique Slovaque en attendant que PJ Harvey n’hypnotise à son tour le coucher du soleil.

Ce qui frappe avec James Blake, c’est d’abord son aura. Douce et puissante à la fois. Il est là, il vous regarde droit dans les yeux sans faire un geste et sans un bruit. Comme un genre de distance qu’on aurait tort d’attribuer à un quelconque snobisme. Non c’est plutôt une immense pudeur, une de celles qui vous intimident vraiment. Parce que ça fait quand même quelque chose de rencontrer James Blake. Un visionnaire. Ça ne s’oublie pas.

Une interview à écouter (en immersion dans le son de James Blake) ou à lire ci-dessous.

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Radio Ellebore : De nombreux artistes témoignent du fait que créer, c’est quelque chose de très semblable à un accouchement, que c’est comme donner naissance à quelque chose qui ne nous appartient plus au moment où il est dehors et que c’est très fatiguant …

James Blake : absolument ! Je suis épuisé, peut-être encore plus que pour l’album d’avant, parce que c’est un album qui m’a demandé plus de temps, peut-être parce que je suis à un moment de ma vie qui me demande beaucoup plus de maturité. J’ai fait cet album à un moment très particulier de ma vie, un point crucial et de la même manière que tu vas puiser dans tes souvenirs et des expériences pour fabriquer tes rêves quand tu t’endors, j’ai puisé dans ma vie personnelle pour construire cet album mais comme elle a énormément évolué, ça a longtemps été flou. Et pour moi, grandir me demande un effort exceptionnel.

A chaque album, il y a aussi tout un univers visuel très marqué. Cette fois-ci, c’est Quentin Blake qui a illustré The Colours of Anything, pourquoi lui ?

Et bien j’avais contacté Quentin Blake pour travailler sur les visuels d’un EP consacré au piano, et puis petit à petit je me suis éloigné de ce projet car toute la musique de l’album affluait dans ma tête, rien n’avait plus de sens, alors j’ai laissé tombé cette idée d’EP mais Quentin est resté.

Ce que tu ne dis pas, c’est que Quentin Blake est un illustrateur de livres pour enfants, il est notamment connu pour ses illustrations des histoires de Roal Dahl …

Oui c’est vrai, j’ai grandi avec ses dessins, ils font complètement partie de moi et ils ont façonné une grande partie de mon imaginaire. L’illustration en général d’ailleurs, ma mère est illustratrice elle aussi et elle est fan de Quentin Blake. C’est un homme exceptionnel, d’une grande gentillesse. Quand je suis allé le rencontrer dans son studio de dessin, c’était comme un rêve d’enfant qui se réalisait. Il m’a posé des tonnes de questions, et en même temps, c’était comme si on se connaissait déjà, c’était très troublant mais c’était aussi une évidence pour moi qu’il fallait qu’on travaille ensemble.

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Tu te sens comment quand tu joues ta musique devant des milliers de personnes, elle qui est si intime, profonde et intérieure ?

C’est vrai que je ne suis pas un habitué des gros festivals, au départ ce n’est pas vraiment mon truc d’ailleurs. Jusqu’à cet été, je n’avais jamais joué devant des publics aussi énormes qu’ici. Ce qui compte pour moi, c’est comment les gens vont recevoir ma musique et en fait … encore plus que la taille de l’endroit et le nombre de personnes, je crois que c’est le moment qui compte le plus pour moi et en l’occurrence, celui qui me va le mieux, c’est la nuit. Parce que la nuit, c’est le temps du secret, le temps de l’intime, le moment où tout est possible, où les consciences se délient. La nuit, même la perception et les sens semblent disposés à accueillir une toute autre dimension.

Tu aimes le silence ?

Non, il me fait peur. Je préfère écouter de la musique qu’écouter le rien, je préfère qu’il y ait quelque chose plutôt qu’il n’y ait rien. Le silence est beau, mais avec moi il prend trop place.

Il semble y avoir une grande mélancolie assez tenace chez James Blake… tu ne te vois jamais sans ?

Si, j’ai toujours voulu m’en défaire, sortir de ce sale cycle permanent de la tristesse et de la dépression. Il y a une conception très romantique de l’artiste qui reste volontairement dans cet état et qui ne règle aucun de ses problèmes parce que pour lui, ils sont ce qui alimente sa créativité, la tristesse comme matière première de leur travail. En ce qui me concerne, j’ai fini par comprendre que c’est plus important d’être heureux que de continuer à être triste pour être capable de sortir encore plein d’albums et que les gens soient dans l’empathie.

Si elle ne fait pas partie d’un idéal romantique ou artistique, la santé mentale est un sujet encore beaucoup trop tabou, surtout dans mon pays. Personne ne veut en parler. J’ai fini par comprendre que la dépression et la tristesse n’étaient pas qui j’étais, ce sont des choses qui t’accaparent mais ne te définissent pas. Et dans tous les cas, elles ne m’ont jamais aidé à faire de la musique, elles n’ont fait que me retenir en arrière. Malgré tout, j’ai de la chance car j’arrive à les dépasser et à faire ce que j’aime, mais jamais, vraiment jamais plus, je ne veux m’y complaire.

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Tu évoquais ton pays à l’instant, la Grande-Bretagne, un pays qui traverse sa propre crise en ce moment, une crise qu’on appelle Brexit … Tu n’as pas l’air d’être très engagé politiquement, mais tu en penses quoi ?

Je suis juste tellement déçu par ce vote et je regrette vraiment qu’il y ait eu ce référendum. Je me dis que j’ai eu beaucoup de chance de me lancer dans la musique quand je l’ai fait parce que j’ai pu voyager très facilement partout en Europe comme DJ ou pour jouer en live avec différents projets, sans avoir besoin d’une armada de papiers ni de visa, sans la pression financière que ce vote implique pour chaque déplacement. Le voyage nourrit l’inspiration, j’ai pu rencontrer beaucoup de gens qui sont devenus des amis dans ces différents pays, avec qui je suis encore en contact. J’ai eu des histoires d’amour à l’étranger … enfin de très nombreuses expériences qui font que la vie est riche et belle, et qui ont dessiné celui que je suis aujourd’hui.

C’est terrible pour la jeunesse vraiment, tous ces jeunes qui veulent entreprendre, monter des business à l’étranger ou ne serait-ce que s’ouvrir un peu l’esprit. Ce sera certainement plus compliqué avec ce Brexit. Il n’y a aucune empathie pour moi dans ce vote, il souligne très bien le manque d’empathie latent de notre culture. Toute cette attitude de repli, de fermeture des frontières vis-à-vis des personnes qui fuient une guerre ou des conditions de vie inhumaines, me désespère souvent. Moi je ne veux pas en faire partie. C’est un peu le même genre d’attitude que lorsque les Jamaïcains ou les Indiens sont arrivés en Angleterre, je veux dire on est tous différents peut-être mais de toute façon on fait tous partie de la même culture aujourd’hui, on se nourrit les uns des autres. C’est un sujet vraiment très délicat, assez compliqué, mais je ne me sens pas du tout représenté par ce vote et en même temps je ne suis pas vraiment surpris pour être honnête. C’est peut-être ça le pire.

Bon et sinon, c’est comment du faire du son avec Beyoncé ? Cette collaboration était assez inattendue…

C’était génial, c’était génial et c’était très nouveau pour moi, j’ai rarement fait de la musique dans de très gros studios, je l’avais un peu fait pour mon album mais rien de semblable. Mais aller en studio avec l’objectif de sortir de là avec un morceau prêt à passer sur les grosses stations de radio, écrire au milieu de cette armada d’électronique … Sérieusement, Beyoncé c’est une pop machine.

Alors moi je suis arrivé avec des paroles et un bout de mélodie sur mon téléphone, elle m’a dit d’oublier tout ce que je savais et de m’asseoir au piano. Ce que j’ai fait, je ne l’aurai jamais fait en dehors de cette collaboration. Et j’étais très surpris de voir qu’ils ont gardé beaucoup de ce que j’ai fait pendant ces sessions studios. Pour être honnête, je pensais qu’on travaillerait plus ensemble, je veux dire plus sur le mode de la collaboration mais bon, le bon côté de cette expérience c’est que j’ai été très libre…

T’as des gimini cricket avec qui confronter ton travail côté musique ? Des gens à qui tu montres ton travail quand tu composes ?

Oui, ma maman, c’est la meilleure. Mon père aussi, et puis des amis qui connaissent ma musique depuis longtemps et qui me connaissent bien aussi … ça m’est aussi arrivé de faire écouter ce que je fais à des chauffeurs de taxi et ce n’était pas la meilleure idée du siècle, si je les avais écouté je ne serai pas du tout là aujourd’hui …

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