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De Rouille et d’os, de Jacques Audiard

Un lumineux numéro d’équilibriste

Après un Prophète, Jacques Audiard retrouve la croisette et son festival avec de Rouille et d’os. Découvreur de talent, Tahar Rahim succède ici à Matthias Schoenaerts que certains d’entre vous ont peut-être déjà vu, il y a quelques mois, dans l’excellent Bullhead de Michael R.Roskam. Il me paraît difficile de vous résumer à proprement parler le nouveau film d’Audiard. D’aucuns ont écrit et vous diront le plus banalement du monde « c’est l’histoire d’une fille (Marion Cotillard) qui perd ses jambes et qui s’accroche à une brute. » Certes, mais il serait réducteur d’arrêter le scénario à son simple penchant pathétique autour du handicap. Concrètement, Ali, belge, débarque à Antibes avec un gamin de cinq ou six ans dont il laisse la plupart du temps le soin à sa sœur, pas moins dans la galère que lui. Ali, psychopathe de la relation humaine rencontre Steph avant qu’elle ne perde ses jambes dans un tragique accident au marineland. Sans jambes, celle-ci trouve refuge et confort avec cet homme sans aucun cadre social ou moral, alors qu’elle même est limitée dans chacun de ses gestes.






La luminosité

Le contraste est saisissant entre un Prophète et De Rouille et d’Os. Après l’univers carcéral, la grisaille et le froid parisien, Audiard a choisi de situer son histoire dans le sud de la France, Antibes. Le sud c’est à mon sens un drôle de lieu. C’est à la fois la riviera, le luxe et les paillettes. Mais c’est aussi la vulgarité d’un tourisme de masse, et la saleté du monde ordinaire. Toute la virtuosité d’Audiard consiste a faire vivre ce lieu à la fois comme un paradis sans faille où les scènes de baignades sont de véritables moments de réconciliation et d’union des corps ; mais aussi comme une pomme un peu pourrie :

les bords de route, les affichages publicitaires, les combats de rue. Cependant, Audiard opère une véritable sublimation de tous ces éléments vulgaires, détestables, crasseux. Katy Perry devient un formidable élan de vie, le mélodrame pathétique devient une féroce peinture sociale, Marion Cotillard elle-même, star française émigrée dans le commercial Hollywood, redevient une peau sensible à la lumière sur la pellicule et nos rétines avec une force incroyable.

Un parfait jeu d’équilibriste

Je dois vous avouer que ce film me faisait un peu peur, et que j’étais très réticente, voire méfiante en allant le voir. Le pathos, les larmes, le handicap, tout ça annonçait un cocktail Molotov prêt à exploser. Mais Audiard est un maître. Comme un funambule sur un fil suspendu à quinze mètres de hauteurs au dessus d’une fosse remplie de crocodiles, il joue les équilibristes. Jamais larmoyant ou misérabiliste, le film balance entre le parfait mélodrame dont les codes sont respectés à la lettre, (couple de personnages charismatique pris dans un amour impossible qui vaincra ou mourra) mais aussi la chronique sociale. On trouve dans ce film une once de Polisse de Maiwenn, quelques éléments de documentaires sur la gestion du personnel dans les grandes surfaces et surtout une pointe des frères Dardenne. Peut-être est-ce le côté belge apporté par Matthias Schoenaerts qui apparaît dans la première scène, fouillant les poubelles d’un TGV pour nourrir son fils et qui rappelle terriblement l’Enfant. Bref. Ce parfait équilibre, je pense qu’il est condensé entre les deux personnages. Tandis que le «gros plan moignon » sur Marion Cotillard, son handicap et sa beauté fanée menace tout le film, Ali contrebalance tout ça avec son propre handicap, humain : son absence de considération d’autrui, ses actions irréfléchies, son manque de structure sociale, morale. Ce psychopathe permet au film de verser dans quelque chose de bien plus beau, de bien plus fort que les larmes ; le rire, la tendresse, la délicatesse.


lui



Limitation et extension des corps.

 

Ce film m’a personnellement beaucoup plu. Il est riche, cohérent, osé, maîtrisé, plutôt fin, et on l’a dit, c’était pas gagné d’avance. Malgré tout, ce qui m’a véritablement passionné dans ce film, c’est la mise en scène des corps, sans cesse tiraillés entre leurs limitations, et leur ambition d’extension. En effet, le corps de Steph, est par définition le corps limité, estropié. Pourtant le film met en scène une véritable extension de son champ de capacité. Progressivement, par la baignade, puis par les prothèses, elle acquiert une autonomie fonctionnelle. Et parallèlement, son corps s’érotise, redevient un objet de désir, et son esprit gagne en force de caractère, en lucidité. A tel point qu’elle finit par devenir une véritable caïd parmi les caïd. Malgré son corps raccourci, le personnage s’élève et s’épaissit. Si elle y parvient, c’est grâce à l’aide d’Ali, aux antipodes. Lui, son corps et son esprit sont sans limites. Masse presque informe de muscles, immense et notoirement violent ; ce corps doit apprendre à se limiter. Le corps parle toujours avant l’esprit car finalement, Ali n’a aucune morale, aucun cadre social qui lui donnerait des préjugés, mais aussi des notions de bien et de mal. Le film raconte alors deux mouvements parallèles : une femme à terre s’élève, et un homme apprend à s’abaisser pour l’aider, et accéder à la civilisation. Ce duel entre l’ambition de s’étendre indéfiniment, et la nécessité de ressentir des limites, et des cadres donne lieu à un vraiment très beau film.

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