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DJ Lefto : l’interview par Captain XXI

S’il y a une chose qu’on apprécie toujours chez les artistes, c’est leur ouverture d’esprit. Le DJ que vous présente aujourd’hui Captain XXI s’appelle DJ Lefto et fait partie de ceux qui osent la curiosité. De ceux qui refusent la facilité.

Mais au fait, c’est qui DJ Lefto ? C’est le « DJ Belge » par excellence, affilié à des labels tels que Blue Note, K7 Records ou Jazzy Sport. Dans le milieu du hip-hop et des musiques électroniques, il connaît tous les meilleurs producteurs du moment. Toujours en avance dans ses sélections, il a le nez pour dénicher et mettre en avant les talents de demain.

Ce touche-à-tout de génie est le genre d’artiste qui ne se repose jamais sur ses acquis et pour preuve : découvreur de talents aux côtés de Gilles Peterson, animateur radio sur Studio Brussel, organisateur de soirée ou encore beatmaker, en témoignent ses collaborations avec Kutmah ou J-Rocc pour la marque 101 Apparel.

DJ Lefto était de passage au Sucre à Lyon, Captain XXI aussi. Ils causent musique, voyage et plus si affinités…

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CAPTAIN XXI : J’aimerais que tu nous parles un peu de tes débuts dans la musique en tant que DJ. Comment cette folle aventure a-t-elle commencé ?

Lorsque j’ai intégré le collège, j’ai rencontré de nouveaux amis avec des nouvelles influences. Ils étaient bien branchés culture hip-hop (pas seulement le rap mais aussi la danse et le graffiti). À la sortie des cours, on allait souvent squatter chez un pote qui avait déjà des platines. Au début, j’étais plutôt du genre à vouloir rapper et écrire des textes. Finalement j’ai été attiré par les platines, le scratch et l’art du mix.

J’ai fini par convaincre mon père de m’acheter une Technics. Je crois même qu’à l’époque, il avait fait un emprunt à la banque. Au début, je n’avais qu’une platine, je m’entraînais à faire des mix avec un lecteur cassette en guise de deuxième platine. C’était en 95 ! J’ai fêté l’année dernière mes 20 ans de carrière.

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En 2016 on n’a jamais vu autant de DJs. Ils sont partout (télé, radio, cinéma), par contre, les DJ avec un profil comme le tien sont plus rares. Tu as une grande ouverture d’esprit, tu t’intéresses à de nombreux genres musicaux : on peut entendre différents styles dans tes sélections radio ou tes sets live. J’ai l’impression que tu es un des « trop rares » à jouer la carte du métissage sonore ?

Je pense que l’expérience fait beaucoup. Vingt ans derrière les platines, c’est vingt ans de découvertes et d’inspirations. Au début, je jouais beaucoup de morceaux hip-hop avec les originaux jazz, soul ou funk. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus deep qu’avant. Des gens comme Madlib m’ont fait découvrir la musique brésilienne.

Puis de mon côté, je suis allé fouiller dans les musiques turques ou iraniennes. Mais je ne joue pas que du hip-hop ou des trucs farfelus. J’adore les musiques électroniques en général, la house, le dubstep… Je joue la musique que j’aime avant tout ! C’est très important car de nombreux Dj’s jouent la musique que les gens veulent entendre. Pour moi, ce n’est pas ça le rôle du mec derrière les platines.

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C’est quoi une journée type pour Lefto quand tu es à Bruxelles ?

Je me lève en général vers 9/10h du matin. J’allume mon GSM et je commence par une quarantaine de mails en provenance des États-Unis ou d’Asie. Je peux ensuite aller en ville faire quelques disquaires. Sinon, je peux avoir des rendez-vous pour des soirées ou pour le documentaire qu’on est en train de tourner. Je passe parfois à la radio pour faire une interview. Quand je suis à Bruxelles, mes journées sont toutes différentes. Je peux me permettre un jour de chill ou d’avoir une journée qui ne finit jamais.

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Tu voyages un peu partout dans le monde, tu joues très souvent. Tu organises également des concerts, tu as ton émission de radio hebdomadaire… Si on résume la situation, tu ne t’arrêtes jamais ?

J’ai deux émissions hebdomadaires ! Le vendredi sur la chaîne francophone Pure FM et le dimanche sur Studio FM à Bruxelles où je fais ma grosse émission depuis 17 ans. Il y a maintenant une nouvelle émission tous les lundis sur Worldwide FM (NDLR – la webradio de Gilles Peterson). Je travaille aussi pour «The Vinyl Frontier» en partenariat avec Red Bull.

C’est vrai que mes journées sont bien remplies. Si j’ai une journée vraiment tranquille à la maison, je passe en général des heures sur la toile à faire des recherches musicales qui m’emmènent de liens en liens. De Cuba, je peux vite me retrouver en Afrique pour après partir au Moyen-Orient. C’est dans la musique du passé qu’on doit aller chercher très loin et ça ne s’arrête jamais. C’est ce qui te permet de te renouveler sans cesse dans tes sets, d’enchaîner les nouveautés et le passé dans tes sets au présent.

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On parle des DJs comme des passeurs de sons. Est-ce que ce n’est pas cela aussi le rôle du DJ, de faire découvrir des artistes et d’être entre guillemets un révélateur de talents ?

Bien sûr, mais je pense que de nombreux DJs l’ont oublié. Ils sont devenus de véritable jukebox. Dans les années 70, les gens sortaient en club pour découvrir de la musique. C’est tellement cool d’entendre des choses que l’on a pas l’habitude d’écouter. C’est un peu comme la bouffe, c’est toujours agréable de découvrir de nouvelles saveurs.

Aujourd’hui, sortir en club c’est comme aller à la foire, on connaît toutes les attractions, toutes les musiques. Franchement, la musique commerciale qui tourne en radio aujourd’hui c’est vraiment mauvais. Il n’y a pas d’âme, tout est surfait. J’ai fait le choix de jouer tout ce que j’aime. Mais par contre, cela ne me dérange pas de passer un « Hotline Bling » de Drake, parce que quelque part je sais d’où ça vient : c’est un bon sample de Timmy Thomas, que je respecte beaucoup. C’est un peu ce que j’essaye de faire comprendre aux gens. Ils sont pas assez curieux et c’est parfois dommage.

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On te sait proche de Gilles Peterson. Tu nous expliques un peu ton travail au sein de Brownswood Recordings, le label de Peterson ? 

Mon travail avec Gilles est plutôt basé sur l’échange. On se fait découvrir et on s’envoie beaucoup de musiques qu’on utilise ensuite dans nos émissions de radio. C’est un peu le même combat. Pour le label, j’ai surtout fait une compilation. Tout ce que je fais pour Brownswood aujourd’hui, c’est faire découvrir des artistes à Gilles. Le dernier exemple, c’est Yussef Kamaal Trio.

C’est un groupe que je soutenais depuis un petit moment et qui n’était toujours pas signé. Finalement ils viennent de sortir leur premier album sur Brownswood. Mais c’est surtout une histoire d’amitié même si on parle beaucoup musique.

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J’ai lu récemment que le rap belge allait bientôt dépasser le rap français. Je trouve qu’il est plutôt méconnu chez nous. Tu racontes ?

Ça bouge pas mal en Belgique francophone avec beaucoup d’artistes bruxellois mais aussi des artistes de Wallonie. Sur Bruxelles, il y a des gens comme l’Or du Commun, Roméo Elvis, Caballero, plein de jeunes qui ont des choses à dire avec des lyrics matures et sincères. Roméo Elvis bosse avec Le Motel un producteur qui commence à être bien connu et pas que chez nous. Il crée un mélange de juke/footwork avec des beats électroniques.

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Tu travailles également avec des rappeurs en tant que producteur ?

Oui, je bosse avec un MC qui s’appelle Nag. C’est un Flamand avec qui j’ai une longue histoire. On travaille ensemble depuis très longtemps et on va sortir un petit EP avec des bons beats rap que j’ai concocté pour lui. À côté de ça, je produis essentiellement des instrus ou des edits. C’est vraiment mes racines hip-hop qui ressortent dans mes morceaux.

Concernant les musiques électroniques, on a vu émerger ces dernières années de nombreux labels et artistes Belges. Je pense notamment à Tangram Records, au collectif Up High Collective, Blatan…

Il y a actuellement beaucoup de jeunes talents en Belgique. Je pense à Caoutchou Records, Roshima, j’adore Title. J’ai la chance de pouvoir utiliser mon réseau pour pouvoir faire découvrir ces musiciens à l’international. C’est là que mon boulot prend tout son sens ! J’ai fait connaître LTGL à J- Rocc ou Gaslamp Killer et on retrouve aujourd’hui leurs morceaux sur Factmag ou Pitchfork. Je pense que cette scène s’est beaucoup inspirée de mix ou des émissions que je fais ou par la radio en général. Comme quoi notre travail en radio peut servir et c’est ça aussi le but de la radio.

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Au niveau de la scène musicale belge, on entend souvent parler de la capitale. Mais pas que ! Il y a le nom d’une ville qui revient souvent, c’est Gent. Qu’est-ce qui passe concrètement à Gent pour la musique ?

À l’époque, j’ai déménagé sur Gent pour bosser dans un label de disques, Brick 9000. On avait signé des artistes comme Kazi et Oh No. J’ai commencé à faire des soirées, les « we do the hop » avec Cash Money, DJ Revolution ou Tony Touch. Comme c’est une ville étudiante, c’est pour moi l’endroit parfait pour « éduquer » les gens avec la musique que j’aime. On a créé avec Democrazy des événements tous les deux-trois mois : les « Lefto Presents ».

Ce sont des grosses soirées où on invite des artistes comme Jonwayne, Samyam, Binkbeats… C’est une petite ville jeune et dynamique où tout le monde peut se retrouver. Beaucoup de Bruxellois viennent en concert ici, c’est juste à côté. Mais attention il n’y a pas que Gent, il y aussi Louvain ou Anvers où il y a de nombreux artistes à dénicher.

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Il me semble t’avoir découvert sur Mixcloud. Tu as en moyenne dix mille écoutes par semaine sur le podcast de ton émission avec une fanbase de 70 000 followers. C’est quoi la recette d’un si grand succès ?

La base, c’est d’avoir instauré une certaine routine avec une grande régularité. Lorsque j’upload le mix, c’est pour les gens une sorte de méditation du lundi matin. J’ai cet audimat régulier qui revient toutes les semaines. D’après les stats, on m’écoute surtout aux États-Unis, à New York puis Londres, Paris et Bruxelles. Beaucoup de gens m’écoutent sur Mixcloud mais sans savoir c’est une émission FM.

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Pour finir, j’ai beaucoup aimé tes collaborations avec J-Rocc ou Kutmah pour la marque californienne 101 Apparel. Comment s’est fait le partenariat et surtout l’idée d’un pack réunissant CD, 45 tours et T-shirt ?

J’ai eu l’idée (rires). J’avais fait un mix «Universal Magnetic» pour 101 Apparel. Comme j’aime bien trouver des concepts, je me suis dit qu’on pourrait faire des collaborations avec d’autres artistes. Un mix c’est peut-être un peu trop banal. Vu qu’on est également tous producteurs, pourquoi ne pas sortir des vinyles ? Et on a fini par trouver l’idée de sortir un pack réunissant trois objets pour le prix d’un T-shirt. Mais j’ai aussi d’autres projets avec Oli-B ou encore le documentaire In Transit…

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Le MIXCLOUD de DJ Lefto + son FACEBOOK

► Un grand merci à Nikitch et Meryem pour cette interview !

► Retrouvez le B3 Radio Show tous les vendredis à 21h sur le 105.9 FM à Chambéry et Aix-les-Bains, et en podcast sur la page de l’émission.

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