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Ash Koosha : l’interview

L’iranien Ashkan Kooshanejad, aka Ash Koosha, sculpte la musique du futur. Le musicien électro, ex-vedette du film Les Chats Persans, réapparaît à Londres chez Ninja Tune et use de la synesthésie pour composer un futur transhumaniste.

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Ash Koosha n’a pas fait vœu de dissidence. Mais il était artiste en Iran, où se hasarder à jouer une musique moderne – celle extérieure au petit noyau autorisé par le gouvernement – est une transgression passible de prison. Sa lutte ordinaire – produire et se produire librement – fut d’ailleurs documentée par le cinéaste Bahman Ghobadi dans Les Chats persans, primé à Cannes en 2009.

Alors, un jour autorisé à quitter le pays pour une tournée, Koosha transforme le voyage en exil et s’installe à Londres, animé par la peur d’une nouvelle incarcération. Mais le sentiment de réclusion demeure.

La musique l’aide à se (re)construire. Paraît un premier album, GUUDen 2015. Puis un deuxième, en avril 2016, au sein de l’éminente chapelle électronique Ninja Tune : I aka I. Percutés mais solides, disloqués mais unis, ses collages sonores se révèlent d’un surréalisme comme porté par le divin.

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Bonheur, nous nous sommes rencontrés juste avant un live fou au Pohoda Festival en Slovaquie au début de l’été dernier. On a voulu savoir à quoi il jouait dans son laboratoire sonore …

Une interview à écouter ou à lire ci-dessous (n’hésitez pas à recharger la page si le lecteur n’apparaît pas).

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Retrouvez les Longs Formats tous les vendredis à 13h sur le 105.9 FM et en podcast sur la page de l’émission

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Radio Ellebore : Tu joues ce soir sur la scène du Pohoda Festival. Mais ce que tu fais aujourd’hui n’est vraiment pas la première étape de ta vie musicale. Est-ce que tu peux nous expliquer comment tu te retrouves à faire une musique électronique un peu folle, basée sur ce que tu appelles « un travail de nano-composition », quand au départ tu ne faisais pas ça, mais vraiment pas du tout ?

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Ash Koosha : Oui c’est vrai ! J’ai commencé à faire de la musique électronique il y a des années, mais pas sérieusement, plutôt comme un projet parallèle. Je n’aurais jamais pensé que ça devienne quelque chose d’aussi important dans ma vie.

Mais la vie a fait que j’ai fini par m’y consacrer, j’ai appris de plus en plus de choses à ce sujet et puis ça a fini par m’obséder, je ne faisais plus que ça. Et puis des amis m’ont poussé à mettre mon travail sur SoundCloud, et ça a marché. Mais tu as raison, avant ça, je jouais surtout dans des groupes de rock.

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Tu as une longue histoire. Tu es iranien, tu jouais dans des groupes de rock, mais c’était interdit et illégal. C’est un sentiment assez particulier non ?

Bien sûr, c’est comme si tu veux boire une bière là, qui serait posée devant toi, et que quelqu’un te la retire en te disant « non, tu ne peux pas la boire »  mais sans aucune raison valable. C’est très frustrant.

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Dans ton histoire, il y a aussi un film, Les Chats Persans primé à Cannes en 2009. Un film où tu joues ton propre rôle, c’est-à-dire musicien à Téhéran dans un monde où l’underground et le rock’n roll n’ont pas le droit d’exister mais qui pourtant sont bien vivants. Et à cause de ce film, tu as dû t’enfuir. Tu peux me raconter cette partie de l’histoire ?

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 Oui, c’est un très très long voyage. Je jouais dans le groupe que l’on voit dans le film. C’était un projet sérieux pour moi, on pensait qu’on pourrait partir en tournée, qu’on pourrait aller jouer notre musique un peu partout mais les autorités nous en ont empêché. D’ailleurs c’était aussi très compliqué pour Bahman Ghobadi, le réalisateur du film, tous ses permis lui été refusés. Donc on s’est dit qu’on allait le faire quand même et qu’on allait montrer la réalité de la musique underground, la pure et dure. Et du même coup celle du cinéma underground, puisque tout est interdit.

Le plus fou, c’est qu’à Téhéran beaucoup de gens font de la musique et du cinéma. Ce sont des scènes très vivantes mais elles sont toujours comme avortées puisqu’on ne peut pas les montrer.

Ce film a fait beaucoup de bruit en Iran. Puis il est sorti à Cannes et en Europe, et là tout est parti de travers. Il y a eu les élections… et il a fallu partir, c’était trop dangereux de rester parce qu’on avait bravé la censure. De là, je me suis retrouvé à Londres et de là …

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Et de là, tu as rencontré Ninja Tune !

(rires) Oui, c’est un grand bond en avant mais c’est ça !

Raconte-moi, c’était comment quand tu es arrivé à Londres ? et il y a quoi entre les deux ?

Quand je suis arrivé, tu t’en doutes, ça n’allait pas super fort. Au début, ça se jouait surtout entre mon ordinateur et moi, à faire de la musique. J’ai passé au moins quatre ou cinq ans tout seul, je ne pouvais rien faire d’autre. C’était violent. Je passais mon temps à apprendre des choses sur les ordinateurs, sur la science, sur plein de choses à vrai dire, et tout ça m’a beaucoup servi pour mon album. Ce sont même les fondations de cet album.

Ce que j’ai appris ne s’arrête pas seulement au domaine de la musique ou de la culture, ça va plus loin : ça touche au futur de l’humanité. J’essaye de faire une musique futuriste parce que le sujet me passionne, je me demande comment est-ce qu’on va évoluer, comment est-ce qu’on va progresser.

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Tu as ce petit truc en plus qu’on appelle la synesthésie, ce qui veut dire que tu es capable de voir littéralement des sons ? 

Oui c’est vrai, ça a l’air fou comme ça ! Quand j’étais enfant, je composais de la musique avec des images très fortes ancrées dans ma tête et je pensais que c’était la norme de voir les sons bouger, avec des couleurs très précises derrière les yeux. Je m’appliquais à trouver une tonalité qui corresponde aux couleurs que je voyais.

Mais à ce moment-là je n’avais aucune idée de la magie de cette capacité. En fait,  j’ai lu des articles assez récemment sur la synesthésie et là, j’ai réalisé que j’avais ce truc, que ça s’appelait la synesthésie et que c’est une unification des sens et de la perception dans le cerveau. Pour la première fois, je pouvais poser des mots dessus.

Je pense que la plupart des gens en sont capables mais n’utilisent pas cette capacité. Il y a des gens qui sont capables de voir des choses, mais aussi de les sentir, d’autres encore d’avoir leur goût en bouche. J’avais un ami qui avait le goût du pain dans la bouche quand il regardait des briques …

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Woa et bien visiblement on n’utilise pas toutes les capacités de notre cerveau !

C’est juste qu’on ne fait pas attention. Dans mon cas, je me suis beaucoup entraîné et j’ai beaucoup composé, c’est peut-être pour ça que j’ai remarqué cette capacité.

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Est-ce que tu peux me parler de ce sur quoi tu bases ta musique, « les nano-compositions » ? Parce que j’ai l’impression que le fil rouge de ton travail c’est l’expérimentation, du coup je me demande ce à quoi tu joues dans ton laboratoire sonore…

L’expression « nano-composition », c’est un terme que j’utilise surtout pour moi, pour m’aider à comprendre ce que je fais. Je l’ai choisi parce que quand tu étudies les nanotechnologies et ce que tu peux en faire, tu explores les échelles pour comprendre la structure des particules. Et pour comprendre la cartographie du génome, tu comprends alors la vie des cellules et leur sensibilité. Donc je me suis dis que pour les sons, que je considère aussi comme des objets physiques, il y avait cette même logique, qu’en allant dans le nano du son, on pouvait comprendre toute la complexité d’une fréquence.

Donc j’ai commencé à étirer les sons, à zoomer dessus autant que possible, jusqu’à leur représentation graphique. J’ai trouvé une certaine géométrie dans le son, et en les sortant de leur contexte, j’ai pu peindre des objets sonores complètement inhabituels et pourtant très mélodiques. J’ai trouvé des substituts égaux aux violons de la musique classique par exemple. Donc voilà, j’appelle ça des nano-compositions, parce qu’en allant au cœur des petites échelles de la musique, je peux la réinventer.

J’ai toujours été fasciné par les nouvelles technologies, même gamin, je faisais des lignes de codes sur un Commodore 64. Avec mon frère, on avait une compétition à la maison, on faisait des graphiques sur cette vieille carcasse qui était le top de la technologie à l’époque, et donc on faisait des images comme ça … C’était tellement long, ça pouvait prendre un jour entier pour obtenir une image décente à base de codes !

Pour moi, en tant que producteur aujourd’hui, je ne peux pas me passer des nouvelles technologies. J’aime comprendre ce qu’il s’y passe. En ce moment, je regarde beaucoup ce qu’il se passe autour des réalités virtuelles. Je développe des moyens de faire de la musique avec les réalités virtuelles. Je veux dire, pour le moment, on ne peut pas arrêter le développement des nouvelles technologies alors je cherche les liens entre les machines et les humains, via la musique, et ça me passionne.

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Ok, mais tout à l’heure tu parlais du futur de l’humanité, en quoi est-ce que le futur de l’humanité dépend d’un ordinateur et d’un contrôleur midi ?

Parce que c’est une manière de trouver comment composer une nouvelle musique classique avec des sons abstraits tout en gardant la structure classique. Combien de temps encore va-t-on se servir d’un violon ou d’un piano ? Je respecte ces structures et ces instruments, mais je pense que le futur de la musique se trouve là où le son et la composition peuvent évoluer ensemble.

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