Le festival des Nuits de Fourvière accueillait une soirée hommage à Cesaria Evora avec 5 figures incontournables de la musique cap-verdienne actuelle : Mayra Andrade, Elida Almeida, Ceuzany, Lucibela et Teófilo Chantre sont les meilleurs ambassadeurs actuels de l’île et ont interprété l’impressionnant répertoire de la diva au sein du « Cesária Évora Orchestra ».
Le succès international arrive tardivement dans la vie de Cesaria Évora au début des années 90 à Paris. L’Europe et l’Amérique succombent à la morna, genre mélancolique et chaloupé typiquement capverdien dont elle devient la reine incontestée. À sa mort en 2011, Cesária Évora laisse un merveilleux héritage que ses musiciens transmettent depuis avec ferveur. Dans cette interview, Teofilo Chantre nous explique les fondements de la musique traditionnelle cap-verdienne, accompagné de Lucibela, Ceuzanei et Elida Almeida. (photos : @Juliette Valero, @Nuits de Fourvière)
Pourrais-je avoir une définition de la morna, de la coladera et du funana pour qu’on puisse différencier ces styles ?
La morna, c’est un genre plutôt nostalgique qui raconte des histoires d’exil, qui a beaucoup été chanté par Césaria Evora. La coladera, c’est un genre beaucoup plus dansant ; certains disent que c’est une morna qu’on a accélérée, il y a tout un débat. Et le funana, c’est le rythme qui vient de l’île de Santiago. C’est un rythme très ancien, mais qui a été surtout récupéré après l’indépendance, puisqu’il y avait comme une petite interdiction par rapport à ce rythme qui est très africain. Le funana, c’est un rythme très soutenu, avec des paroles qui revendiquent beaucoup de choses, soit au plan de la société ou politique.
J’ai entendu des morceaux de funana plutôt des années 70, mais c’est un style qui perdure et qui est toujours vivant aujourd’hui ?
Après l’indépendance, fin des années 70, il y avait un groupe qui s’appelait Bulimundo, qui a modernisé le funana, en intégrant des instruments électriques. Après, il y a eu un retour aux sources du funana dans les années 90, avec seulement un accordéon et un instrument qu’on appelle un ferrinho, une barre de fer raclée par un couteau. Parce que le funana, à l’origine, était joué comme ça. Un accordéon en diatonique, une barre de fer, avant que Bulimundo ne s’en empare pour faire quelque chose de plus moderne. Et il y a eu ce retour aux sources, notamment avec un groupe qui s’appelle Ferro gaita.
Pourquoi ce style était interdit ?
Je pense que c’était interdit parce qu’il y avait des paroles qui revendiquaient, qui critiquaient la situation coloniale. C’était des paroles parfois très improvisées. Et les portugais voulaient que la musique soit une musique assez douce ; il y avait aussi certaines morna qui étaient très engagées politiquement.

Et la morna est donc le style popularisé par Césaria Evora ?
Oui, au plan international. Au départ, la morna, c’était accompagné par des guitares et le cavaquinho, ce petit instrument que vous devez connaître, de 4 cordes qui faisait la rythmique. Puisqu’il n’y avait pas d’instrument de percussion, c’est par la suite qu’on a intégré la percussion dans la morna. Et par la suite, encore, avec la coladera, ça s’est affirmé, puisque dans la coladera, on a commencé à jouer de la batterie dans les années 60.
Quelle serait la différence entre la morna et la coladera ?
C’est une question de tempo. La morna, c’est un chant de beaucoup de thèmes, chants de l’amour, la séparation, l’exil, l’immigration. Et la coladera, c’est les paroles, il y a des paroles très parodiques. Ils critiquent beaucoup les faits de société, et c’est dansant aussi.
Au Cap Vert, quels sont les héritages musicaux qui sont tournés vers l’Afrique et quels sont ceux qui sont tournés vers les Caraïbes ou vers l’Amérique latine ?
Par exemple, on retrouve ça très bien sur l’île de Santiago, puisque c’était la première île peuplée où il y a eu beaucoup d’apports africains avec le batuque. Le batuque, Elida a enregistré pas mal de batuque dans ses différents albums. Le batuque, le funana et avec la coladera. Notamment avec la coladera on a vraiment ce mélange avec les Caraïbes, parce que dans les années 60, on a intégré quelques rythmiques de la cumbia, avec le reco-reco, notamment, qui faisait la rythmique dans la coladera. Le reco-reco, c’est le güiro en espagnol, reco-reco en portugais. La morna, surtout, a beaucoup d’influence européenne, par rapport aux instruments, aux harmonies, mais la cadence de la morna reste quand même très africaine, puisque l’origine de la morna, rythmiquement, viendrait d’un rythme africain qu’on appelle le lundu, qui était très en vogue au XIXe siècle, qui viendrait du côté de l’Angola, du Congo.
Il y a au Pérou un rythme qui s’appelle le landó.
Je pense que c’est pareil. C’est la même origine.

Et pourquoi cette arrivée de cumbia ? C’est par voie maritime, des disques qui sont arrivés, c’est des musiciens ?
Des musiciens, et par voie maritime, puisqu’au Cap-Vert il y a quelque ports. Je pense que ça vient surtout de ce groupe qui s’appelait « A voz de Cabo Verde », et d’un saxophoniste qui s’appelait Luis Morais, qui a commencé à faire des reprises de cumbia colombienne. Et c’est comme ça que c’est arrivé au Cap-Vert.
Donc il doit y avoir aussi un lien très fort avec les Caraïbes, les Antilles, Haïti, …
Par exemple, avec les Antilles, c’est au début, dans les années 40, il y avait la biguine, qui avait déjà inspiré pas mal la coladera, et par la suite après l’indépendance, on a eu des groupes comme Exile One (NDLR : un groupe de cadence basé en Guadeloupe), et tout ce qui est aussi le kompa haïtien, qui sont arrivés au Cap-Vert, et par la suite, encore le Zouk, avec notamment Kassav, qui a influencé beaucoup la musique du Cap-Vert à ce moment-là aussi.
Alors ce qui est étonnant, c’est qu’entre les années 40 et les années 70, il y a eu beaucoup d’arrivées de musique latine, de New York ou de Cuba au Sénégal ou en Afrique de l’Ouest. Et le Cap-Vert ?
Le Cap-Vert, on a eu ça parce qu’on avait des Cap-verdiens qui étaient au Sénégal, à Dakar, notamment ce groupe « A voz de Cabo Verde » dont pas mal de musiciens vivaient à Dakar. Donc déjà, ils avaient commencé à jouer ces musiques-là, les musiques latines, dans les années 60. Tout ça est lié.
Quel serait le plus grand héritage de Césaria Evora ?
Le plus grand héritage, je pense déjà que c’est le fait qu’elle ait existé, qu’elle ait, de par son succès, pu faire connaître le Cap-Vert, changer de dimension par rapport à la connaissance du Cap-Vert, et qu’elle a très bien porté notre culture à travers sa musique.
Toi qui l’a côtoyé justement, quels souvenirs, quelles anecdotes as-tu ?
J’ai beaucoup d’anecdotes…… Je l’ai souvent suivie en studio, pour enregistrer. Donc j’ai des souvenirs, puisqu’à l’époque on enregistrait la nuit, de toutes ces nuits passées avec elle, avec ses musiciens, à se raconter des choses, à rigoler. C’est surtout des ambiances dont je me souviens.
J’ai vu effectivement un très joli documentaire sur elle, qui racontait qu’elle avait une histoire très forte avec Paris, et qu’au début, elle n’était pas très connue. Elle a été connue assez tard, dans les années 90 apparemment.
Oui, son succès est venu à partir des années 91-92, bien qu’elle était déjà très connue au Cap-Vert. Quand j’étais enfant, j’entendais parler d’elle, qu’elle avait une voix sublime, tout le monde louait la voix de Cesaria, mais on s’est rencontrés en 90 à Paris. Et c’est à ce moment-là qu’elle a commencé à avoir du succès.
Est-ce que vous pourriez chacun d’entre vous me citer votre morceau préféré de Césaria Evora, puisque vous allez jouer son répertoire ?
Teofilo Chantre : Il y a un album que j’aime bien, « Césaria ». J’aime bien l’ambiance de cet album, les arrangements, la façon dont on chante Césaria, de façon très douce. C’est l’album où il y a « Petit Pays », par exemple.
Lucibela : C’est compliqué de choisir une chanson, mais j’aime beaucoup la morna avec laquelle je commence le concert, qui s’appelle « Six ». J’aime beaucoup chanter cette morna, voilà.
Elida : Moi, j’aime bien la chanson qui s’appelle « Sorte », pour les paroles : c’est jamais trop tard pour avoir du succès. Donc, c’est pour ça que j’aime bien cette chanson-là, parce que même son manager et aussi Cesaria, ce n’était pas tard pour eux de commencer, d’avoir du succès. Césaria avait déjà 50 ans ; elle commence à avoir des succès, des Grammy, des prix, il y a tellement de choses. Donc, à chaque fois que j’écoute cette chanson-là, je dis que ce n’est pas tard. Ce n’est pas tard pour moi, ce n’est pas tard pour nous, pour un jour arriver, je ne sais pas, à gagner un Grammy ou quelque chose comme ça.
Ceuzany : C’est un peu compliqué de choisir, mais maintenant, la chanson que je préfère, c’est « Mar Azul ».

Avec cette formation qu’allez-vous apporter par rapport au répertoire de Cesaria Evora ? De quelle manière vous lui restez fidèle, ou justement, le faire évoluer ?
Teofilo Chantre : Déjà, le fait que nous avons tous nos façons à nous d’interpréter les chansons ; les faire évoluer, c’est un grand mot, mais disons qu’on les fait revivre. On reste fidèles dans les arrangements de base. On essaie de garder les arrangements, les ambiances de base. Après, chacun apporte son talent, sa voix, sa façon de chanter, sa propre personnalité. C’est comme ça que les choses peuvent changer un peu.


