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Stoker


Le jour de ses dix-huit ans, India, fille unique de la fortunée lignée des Stoker, devient orpheline de père, lorsque celui-ci périt carbonisé dans de mystérieuses circonstances. Le jour de l’enterrement, un oncle, jusqu’alors inconnu de tous, fait irruption dans la propriété familiale et y prend ses quartiers. L’énigme de cet oncle, dont l’attitude vis-à-vis de la veuve est équivoque, fusionne bientôt avec une attirance fascinée de Foster pour celle qu’elle considère comme son double masculin. Mais à mesure que le désir grandit dans une féminité naissante, les disparitions se succèdent autour du nouveau venu et font basculer l’idylle dans une tout autre dimension. Dix-huit ans, la fin de l’innocence. Dix-huit ans, l’âge de la première fois, de la première goutte de sang. L’amour n’a jamais autant rimé avec la mort.

 

Le réalisateur coréen d’Old Boy et de Lady Vengeance revient avec un premier film américain dans une réalisation qui échappe à toute tentative de catégorisation et oscille entre film d’horreur, tradition gore, exercice de suspens et romance initiatique d’un nouveau genre. Foster – tiré du nom de l’auteur de Dracula – est un ovni cinématographique, une création génériquement isolée, qui emprunte aux quatre coins du septième art pour s’élever en virtuose synthèse de ses potentialités. En abordant les thèmes nodaux de la famille et de la vengeance – poncifs déjà chers au réalisateur dans ses premiers longs métrages -, ainsi que le motif périlleux de l’inceste et des infimes limites entre normalité et folie, réalité et rêve – ou cauchemar – Park Chan-wook cite, plus ou moins explicitement, sa dette à l’égard d’une filiation cinématographique cosmopolite. On pense à David Lynch, à De Palma, mais aussi à Coppola et Tim Burton, sans oublier le maître invétéré du suspens : Hitchcock.

 

Pas de blonde glacée au chignon hypnotique pourtant, mais une rousse lubrique, interprétée par une Nicole Kidman au jeu très juste, qui compense ses lacunes maternelles par une pernicieuse libido envers le cadet de son feu époux. A ses côtés, une jeune brune au teint laiteux et au regard noir, introvertie mais doucement sadique, à laquelle donne ses traits une Mia Wasikowska inspirée, étoffant son personnage d’une grande profondeur psychologique, tour à tour attachante et inquiétante. C’est la même dialectique entre empathie et sueurs froides qui nous submergent devant la prestation de Matthew Goode dans son incarnation de l’oncle Charlie, dandy minet aux traits lisses, qui cache sous son éclatant sourire des pulsions de mort névrotiques. Le trio évolue dans un décor à la fois onirique et érotique, emprunt d’une sensation – très hitchcockienne – de claustration. L’architecture victorienne de la demeure familiale prend des airs tantôt de maison hantée, tantôt de paysage intérieur aux contours baroques. L’ensemble nous livre un film à l’atmosphère profondément gothique, visuellement parfaite et émotionnellement perturbante.

 Stoker

 

Les amples mouvements de caméra auxquels le réalisateur nous avait habitués s’estompent devant un éventail technique gagnant en sobriété – sans l’atteindre pour autant –, constitué d’un jeu savant sur des analogies formelles – un peigne sillonnant une chevelure devient ainsi, en un fondu enchaîné habile, un champ battu par le vent – et un recours fécond, et toujours motivé, au matériau musical. La dimension quasi-fétichiste – plans obsessionnels sur des chaussures, des lunettes ou encore des insectes – et l’application maniériste du directeur de la photographie Chung-hoon Chung à créer un univers singulier dote le film d’une visualité troublante, entre hyperréalisme cru et onirisme d’un conte de fée burtonien.

 

Si l’on devait retenir une scène emblématique de cette intrication malsaine entre histoire de famille, désirs morbides et appétits physiques, ça serait cette scène de la douche – Psychoses ? – presque insoutenable dans son intensité visuelle, dans laquelle India se fait jouir au souvenir de la strangulation par l’oncle Charlie du jeune homme qui avait tenté de la violer, au gré d’un crescendo sonore scandé par des flashbacks en rafale qui noue inextricablement le vieux couple d’Eros et de Thanatos, des pulsions de mort et de l’érotisme. Ou peut-être serait-ce cette scène d’un ostinato duo à quatre main au piano – composé par Philipp Glass –, où les corps frémissent d’une tension charnelle à son acmé, où les notes jaillissent sous l’impulsion du désir et comme autant de coups portés à l’autre, où les deux mélodies viennent s’entrecroiser dans une tension jubilatoire qui abolit les frontières ténues entre le songe et le réel.

 

 

Arnaud Idelon

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